La plateforme Historiamatica nous permet de mettre de l’avant l’histoire à l’ère du numérique, mais, qu’est-ce que cela veut dire exactement?  Dans cette courte réflexion, je tenterai de définir ce que l’avènement de l’informatique a comme conséquence sur la pratique historienne et sur la diffusion du savoir.

Les quatre étudiants à l’origine d’Historiamatica sont des étudiants à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke. Ce qui fait la particularité de l’établissement, c’est l’existence d’un cheminement en «Informatique appliquée à l’histoire», dans lequel les quatre étudiants sont inscrits. L’établissement se démarque également par la présence de plusieurs professeurs et professeures motivés par le développement des «Humanités numériques» et par le «tournant spatial» en histoire. L’existence d’un cheminement incorporant les nouvelles technologies à la méthode historique est évocatrice de l’évolution de la discipline. Si j’ai la conviction que l’informatique ajoute énormément à la discipline historique, je ne crois pas pour autant que les nouvelles technologies aient transformé la discipline… Je crois plutôt qu’elle a offert des outils d’analyse et de diffusion supplémentaires aux historiens.

En 2010, suite au THATcamp Paris, un collectif de chercheurs en sciences humaines publiait le « Manifeste des Digital Humanities ». Ce manifeste des humanités numériques est l’une des bases sur laquelle a été fondée notre plateforme d’histoire numérique. Pour bien comprendre le projet Historiamatica, nous vous invitons entre autres à lire ce manifeste. Dans les paragraphes qui suivront, j’expliciterai au mieux mes réflexions sur la discipline historique et l’émergence des humanités numériques, mais aussi sur la mission d’Historiamatica.

Histoire et numérique

Lorsque l’on parle d’histoire et de nouvelles technologies, il faut voir que l’on fait en réalité allusion à deux définitions du mot «histoire». Il est d’une part question de l’histoire comme discipline scientifique, mais d’une autre part de l’histoire comme un récit des événements. Cette polysémie nous impose donc de réfléchir au bouleversement de la technologie selon ces deux définitions. Dans le cas de la science historique, les nouvelles technologies doivent être reçues comme de nouveaux outils à ajouter à la méthode historienne en vue d’en tirer des conclusions scientifiques. Dans le cas de l’histoire comme récit, les nouvelles technologies se présentent plutôt comme de nouveaux moyens de diffusions du savoir et de nouvelles stratégies d’apprentissage.

L’arrivée des nouvelles technologies, si elle rebute certains historiens, ne doit pas être perçue comme un bouleversement ni comme un tournant majeur. En fait, l’informatique ne change rien à la méthodologie historique. Rien? Un peu fort, non?

Eh bien non! Les Humanités numériques ont essentiellement deux conséquences, l’ajout de nouveaux outils pour l’historien, mais aussi de nouvelles façons de diffuser le savoir. Pour l’historien, c’est la première conséquence qui importe, mais elle ne change rien à la méthodologie. Ce qui change, c’est plutôt la rapidité des processus et la quantité de données qu’il est possible d’analyser et de condenser. L’utilisation des bases de données ou des systèmes d’information géographique (SIG)permet d’automatiser et accélérer des processus que l’historien fait déjà depuis longtemps. Les SIG permettent de pousser la géohistoire et les bases de données favorisent l’écriture d’une histoire quantitative par exemple. La technologie donne au final les moyens aux chercheurs de parvenir à leurs objectifs. Les historiens des Annales faisaient aussi de la géohistoire ou de l’histoire quantitative, mais n’avaient pas les ressources dont nous disposons. Je crois qu’il ne faut pas voir les humanités numériques comme une obligation ou comme une remise en question de la discipline historique. Au contraire, nous ne sommes pas des informaticiens ni des historiens du numérique… Nous sommes des historiens utilisant les outils de notre temps pour parvenir à des résultats incluant un plus grand nombre de données. L’utilisation de l’informatique ne fait pas de l’historien un meilleur historien, mais lui offre seulement plus d’outils pour étudier son cadre spatio-temporel.

Les deux grands pièges des humanités numériques, ce sont la trop grande confiance en ces technologies et le danger de conclure à la détention d’une vérité. L’utilisation des ordinateurs présuppose une excellente méthodologie de la part de l’historien, car la machine rend à qualité égale ce que l’historien veut bien lui offrir (Garbage in, garbage out). Les résultats de l’ordinateur, comme tous les autres doivent être mis à l’épreuve par une remise en question historienne. L’ordinateur se contente de répondre à nos questions, mais encore faut-il poser les bonnes questions et le faire sans erreur (ex.: programmation). Toute expérience en humanités numériques est une représentation de la réalité, et non pas la réalité. Que cela soit sur l’aspect production ou diffusion, il faut toujours se questionner en tant qu’historien à savoir si les efforts investis dans l’utilisation d’outils informatiques en valent la peine. Il ne faut pas utiliser les outils informatiques car ils sont à la mode, mais plutôt, car ils ajoutent une plus-value à vos recherches. De plus, le fait d’utiliser un ordinateur ne signifie pas que vous faites des humanités numériques. Les humanités numériques supposent l’acquisition de compétences spécifiques en programmation, infographie, géomatique, traitement d’images…

Historiamatica

Historiamatica a été créé pour rassembler les initiatives, les outils et les données en histoire numérique. Le site se veut également comme un lieu de rassemblement pour tous les «historiomaticiens» du monde. Historiamatica peut-être se base entre autres sur les points neuf, dix et onze du Manifeste:

9. Nous lançons un appel pour l’accès libre aux données et aux métadonnées. Celles-ci doivent être documentées et interopérables, autant techniquement que conceptuellement.

10. Nous sommes favorables à la diffusion, à la circulation et au libre enrichissement des méthodes, du code, des formats et des résultats de la recherche.

11. Nous appelons à la construction de cyberinfrastructures évolutives répondant à des besoins réels. Ces cyberinfrastructures se construiront de façon itérative, s’appuyant sur le constat de méthodes et d’approches qui font leurs preuves au sein des communautés de recherche.

En effet, la plateforme Historiamatica encourage toutes les initiatives visant à l’ouverture du savoir au plus grand nombre. Nous croyons fermement en la nécessité d’ouvrir les données, les résultats des recherches scientifiques ou encore le développement d’outils informatisés accessibles. Si l’argent est nécessaire, je ne crois pas pour autant que les sciences doivent se faire si mercantiles. On ne fait pas de la recherche pour être riche, on fait de la recherche pour ajouter du savoir au monde. Il serait contre-productif de privatiser ce savoir. Les positions politiques des fondateurs d’Historiamatica divergent, mais cette conviction à l’essentialité des savoirs est l’un des points qui les rejoint.