De 1988 à 2001, Kenji Fujimoto (pseudonyme) fut le cuisinier attitré du chef d’état nord-coréen Kim Jong Il. Après s’être enfui suite à des soupçons d’espionnage, il publie en 2003 ses mémoires, Le cuisinier de Kim Jong Il, puis publie un autre ouvrage en 2004, La vie privée de Kim Jong Il. Ces deux livres furent compilés en 2008, puis traduits pour la première fois en français en 2019, sous le nom Le cuisinier du dictateur.

Le livre

Kenji Fujimoto, Le cuisinier du dictateur, HUGO, 2019, Paris, 239 pages

ISBN: 9782755640861 | 2755640863

L’ouvrage Le cuisinier du dictateur est facile à lire, bien illustré et passionnant. Il ne s’agit pas d’un ouvrage scientifique, mais bien d’un témoignage qu’il faut prendre pour ce qu’il est. Fujimoto a bien été un proche de Kim Jong Il, comme le prouve les photos, mais surtout sa prédiction concernant le successeur du dirigeant. En effet, au contraire des politicologues spécialistes de Corée, Fujimoto avait pressenti très longtemps en avance Kim Jong Un comme successeur. Malgré tout, il est difficile de confirmer la majorité des informations en raison du manque de sources autres.

À la table de Kim Jong Il

Bien que cela ne soit pas le but principal de l’ouvrage, on découvre dans les témoignages de Fujimoto des indices sur l’alimentation du dirigeant nord-coréen. J’ai extrait l’ensemble des aliments, des breuvages et des recettes mentionnés dans l’ouvrage, tout en ressortant l’appréciation de Kim Jong Il lorsqu’elle était spécifiée. J’ai donc recensé plus de 160 éléments uniques. J’ai également pris soin de décomposer les recettes pour extraire les aliments qui en découlent. Fujimoto nous fait savoir que le dirigeant nord-coréen est un incroyable gastronome qui a un goût tout particulier pour le raffinement culinaire et les saveurs nouvelles. Par contre, il aurait une profonde aversion pour les aliments très épicés, éloignant sa diète de l’identité culinaire coréenne.

Origine des mets

Il est difficile de déterminer avec exactitude l’origine culturelle des recettes consommées par Kim Jong Il, mais une liste de menu mise à disposition par le chef Fujimoto permet tout de même de se faire une idée grâce à une soixantaine de recettes. Le thé noir, servi à la fin de chaque repas, a été enlevé de cette liste pour éviter de fausser les données.

La figure 1 (ci-dessous) montre donc que près de 60% des recettes consommées par Kim Jong Il sont d’origine étrangère! Bien évidemment, ce chiffre est à prendre avec des pincettes, puisqu’il n’est pas possible de déterminer la représentativité des menus exposés par l’auteur. Malgré tout, il est intéressant de voir que le dirigeant ne met pas plus en valeur la gastronomie coréenne.

Figure 1 – Origine des mets de la table de Kim Jong Il

Breuvages

La cave de Kim Jong Il aurait compté plus de 10 000 bouteilles de grande qualité, dont beaucoup de Cognac. En effet, le dictateur raffolait du goût du Cognac Paradise Imperial XO (plus de 10 ans de vieillissement) du producteur français Hennessey. Le cognac aurait été entre autres un outil pour le dirigeant, puisqu’il récompensait ses proches en fonction de leur capacité à relever des défis d’alcool, plus généralement avec cette boisson. Il consommait également du Whisky écossais et japonais, puis une grande variété de saké provenant de l’archipel nippon. Il est également un bon consommateur de bière, principalement les bières industrielles japonaises (Kirin et Asahi) et de la bière pression provenant de Tchécoslovaquie. Plus rarement, il consommait également de la Vodka russe et de l’alcool traditionnel coréen, du Makgeolli. En ce qui concerne les boissons non alcoolisées, Fujimoto fait mention du café, de Perrier et de thé chinois (essentiellement noir). À l’occasion, Kim Jong Il aurait fait de cures sans alcool, où durant plusieurs mois, celui se forcerait à être sobre. Durant ces cures, ce dernier ne boirait presque qu’exclusivement que du thé.

Voici une liste des boissons mentionnées par Fujimoto, qui sont appréciées par l’ancien dirigeant:

Cognac Paradise Imperial XO de Hennessey (Cognac – FR)
Kirin Lager (Bière – JP)
Asahi Super Dry (Bière – JP)
Thé chinois (Thé – CN)
Café
Perrier (Eau gazéifiée – FR)
Kikumasamune (Saké – JP)
Gekkei (Saké – JP)
Hakushiku (Saké – JP)
Bière pression (Bière – Tchécoslovaquie)
Whisky Johnnie Walker Swing (Whisky – Écosse)
Suntory Imperial (Whisky – JP)
Makgeolli (Alcool de riz coréen – Corée)
Vodka (Russie)
Thé noir (Thé – Chine)

Puis, la courte liste de la boisson qu’il aurait détestée:

Kenbishi (Saké – JP)

Viandes et poissons

L’ouvrage de Fujimoto recense plusieurs viandes, mais essentiellement des espèces de poissons ou de fruits de mer. Dès le début du livre, l’auteur nous fait part de l’amour du dirigeant pour les poissons gras comme le Thon Toro (partie centrale du gros Thon rouge). Malgré tout, le poisson préféré de Kim Jong Il serait un poisson coréen nommé Sogari. Sur les 46 produits animaliers nommés dans l’ouvrage, 34 sont des produits de la mer, provenant essentiellement du Japon:

Abalone
Anguille
Barracuda
Cabillaud
Calmar
Carangue blanche
Caviar
Charbonnier à la sauce soya
Chinchard
Coquillages Akagai
Coquilles Saint-Jacques
Crabe
Crevettes
Éperlan de mer
Kanpachi
Langouste
Limande
Maquereau
Œufs de poisson volant Tobiko
Oursins
Palourde
Poison volant
Poisson chat
Poisson Mandarin
Poulpes
Requins
Sogari
Sardines
Saumon
Scombrésoce
Sébaste
Tachiuo
Thon rouge
Turbot

Puis on retrouve six volailles et sous-produits de volailles:

Canard
Faisan
Oeufs
Oeufs de caille
Pigeon
Poulet

Seulement trois viandes de boucherie font leur apparition dans l’ouvrage:

Boeuf
Chèvre
Porc

Les trois dernières viandes sont un peu plus exotiques et nécessitent des explications:

Chien
Otarie
Tortue

Pour nous occidentaux, le chien est un tabou culinaire. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, on retrouvait des cynophages dans quelques pays d’Europe, comme la France et l’Allemagne. Toujours est-il que le dictateur ne consommait que rarement du chien. En fait, cette viande était réservée pour le Sambok (fête célébrant les moments clés de l’été). En ce qui concerne l’otarie, il s’agit réellement d’une exception. En effet, Fujimoto est allé à quelques reprises chasser le canard, puis, une fois, il a vu une otarie et a décidé de la chasser pour la faire goûter à Kim Jong Il.

Récit de Kenji Fujimoto

Puisque l’ouvrage est essentiellement un témoignage, j’ai cru bon faire un résumé des « péripéties » de l’auteur en Corée du Nord entre 1982 et 2001.

L’épopée de Kenji Fujimoto en République démocratique de Corée débute en juin 1982, alors que ce dernier reçoit un appel de la Chambre de commerce nippo-nord-coréenne lui proposant d’aller travailler pendant un an dans le pays de Kim Il Sung. Malgré l’appréhension de ses proches, Fujimoto, intéressé par le salaire, prend son envol pour la Corée du Nord via la Chine en août 1982. Fujimoto doit travailler dans un restaurant nommé Ansangwon, mais ne sera en réalité opérationnelle qu’à partir du mois de novembre.

Puis, le 21 octobre 1982, Fujimoto est amené à une salle de banquet, où il doit préparer des sushis. Au cours de cette soirée, sans le savoir, il rencontre un fin gourmet, particulièrement fanatique de sushi au thon toro, Kim Jong Il. Il y retourne quelques fois en 1982, puis environ une fois par semaine à partir de 1983. Vers le mois de mai, en raison de désaccord avec le chef de l’Ansangwon, Fujimoto décide de rentrer au Japon.

Reprenant sa vie au Japon, Fujimoto travaille dans quelques restaurants, mais reste nostalgique de son expérience en Corée du Nord. C’est pour cette raison qu’il tente à plusieurs reprises de se faire réengager par la chambre de commerce. Une occasion se représente à lui. Il repart donc pour la Corée du Nord en août 1987.

Le cuisinier sera dès son deuxième jour de retour dans la salle de banquet numéro 8, au service de Kim Jong Il. Au cours des années, le cuisinier, outre sa fonction, deviendra un proche ami du chef d’État en devenir, recevant des voitures, un appartement officiel et de nombreux cadeaux. Kim Jong Il ira même jusqu’à payer les frais de divorces de Fujimoto avec sa femme japonaise, pour que ce dernier puisse marier Om Song Nyo, une chanteuse nord-coréenne. Jusqu’en 1996, Fujimoto fait la belle vie, voyageant à travers le monde pour aller chercher des aliments d’exception, faisant de l’équitation ou du jet ski avec Kim Jong Il, jouant au golf ou aux cartes…

En 1996, lors d’une mission commerciale dans son pays d’origine, Fujimoto est arrêté par les autorités nippones. Il sera libéré peu de temps après, mais ne pourra pas sortir de l’archipel pour les deux années à venir. De plus est, Fujimoto devra déménager fréquemment pour éviter que les agents de renseignement nord-coréen ne le retrouvent et ne mettent fin à ses jours. En 1998, il retourne finalement en Corée du Nord où il est pardonné par le Kim Jong Il.

Il put reprendre sa vie où il l’avait laissé, mais commet rapidement une erreur, qui l’amènera à être assigné à résidence pendant un an et demi, entre 1998 et 1999. Il recommence finalement à cuisiner le 20 avril 2000, mais doit respecter cinq conditions qui limitent sa liberté. De plus, il n’a plus vraiment le droit de sortir du pays.

Malgré tout, la conjointe du dirigeant convainc celui-ci de laisser Fujimoto retourner voir sa famille quelques semaines. Malgré son envie de déserter pour de bon la péninsule coréenne, il décide de revenir par respect pour la femme du dirigeant, Ko Yong Hui, qui s’est montrée gentille envers lui.

Fujimoto déserta finalement à la mi-avril 2001 en prétextant un voyage dans le nord du Japon, pour aller chercher des oursins. Il vit depuis caché. Ses livres sont également un moyen pour lui de communiquer avec le dirigeant, en lui demandant pardon en 2003 et en le suppliant de libérer des Japonais enlevés dans les décennies précédentes dans sa préface de 2004.

Conclusion

Le cuisinier du dictateur est un livre intéressant pour apprendre à mieux connaître l’un des pays les plus fermés au monde. Bien évidemment, depuis l’arrivée de Kim Jong Un, la situation semble évoluer pour le mieux, mais le témoignage de Fujimoto éclaire le contexte actuel. Le livre est écrit simplement, sans superflus. J’aurais aimé que l’auteur parle plus de l’alimentation du dirigeant nord-coréen, mais ce n’est pas le but premier du livre; il s’agit essentiellement d’un témoignage sur l’expérience d’un cuisinier japonais en Corée du Nord. Ce n’est donc pas un incontournable pour les Food Studies, mais un livre pour ceux qui sont curieux. L’autre élément critiquable, c’est le ton souvent narcissique de l’auteur, qui semble chercher à montrer qu’il excelle en tout. Enfin, l’ouvrage de Fujimoto nous fait prendre conscience de l’importance de la nourriture dans la vie de Kim Jong Il, mais aussi l’origine du raffinement de son fils Kim Jong Un qui a tant fait parler lors de sa rencontre avec Trump au Vietnam en février 2019.

« La nourriture, c’est d’abord avec les yeux, la forme et la couleur, puis le parfum et le goût »

Kim Jong Il